| Un père vit ses dernières
heures. Son fils l’accompagne en dérivant de
peau en peau, de femme en femme à la recherche d’une
hypothétique plage où la mort et le silence
ne menaceraient plus de le noyer.
Eric Paradisi, qui signe ici un premier roman très
maîtrisé, peut-être parce qu’il en
a longtemps eu peur, sait écrire les silences. Il les
installe avec une délicatesse quasi amoureuse pour
mieux nous faire entendre les bruits du monde. Il en possède
tout une palette de ces silences : il y a ceux qui sont vides,
froids, de familiers abîmes au bord desquels vacille
le lecteur. Ce sont par exemple les silences des non-dits,
des malentendus, de la fuite. Ils sont vides parce qu’ils
sont l’expression d’une incapacité à
vivre. Ils sont un linceul sur les émotions et les
sentiments. Il y a les pleins, les riches, ceux qu’on
partage en faisant l’amour, quand la peau prend miraculeusement
le relais des mots sans pour autant les tuer. C’est
simplement qu’elle les contient. Il y a les courts silences,
furtifs et malicieux ou dévastateurs au contraire,
tranchants comme le fil du rasoir. Et les plus longs, ceux
de toute une vie et qu’on n’a pas su rompre. Ces
silences-là sont nos regrets.
Dans La peau des autres, le silence le plus poignant, porteur
de tous les autres, c’est celui qui relie le narrateur
à son père, atteint d’un cancer. Car le
silence entre eux est bien un lien. Mieux : une définition.
"Je ne lui ai jamais dit que c’est dans son silence
à lui que j’ai trouvé mes mots à
moi", écrit Paradisi. C’est donc que l’apparente
faille aura été féconde. Le père
fut maître des peaux, y inscrivit ses amours, ses enthousiasmes,
ses erreurs aussi. Le fils s’invente maître des
mots. Pour dire son père. Pour dire à son père
avant qu’il soit trop tard...
A l’instar de son narrateur, qui trouve dans le commerce
des bonsaïs un moyen de calmer le temps, de jeter un
pont entre ce qui fut et ce qui sera encore alors que lui
ne sera déjà plus là, l’auteur
cisèle des petites phrases enracinées très
loin dans les douleurs d’enfance, des phrases saisissantes
et taillées pour durer. Parce que la vie passe, celle
de ceux qu’on aime, la nôtre aussi, et que rien,
pas même la multiplication des voyages à fleur
de peaux, ne changera jamais cette réalité que
nos corps découvrent en même temps que le plaisir,
avec sa fin qui est une répétition de toutes
les fins jusqu’à la nôtre. C’est
sans doute pour cela que La peau des autres se termine dans
un souffle, suspendu. Pour laisser à la vie, au moins
là, le dernier mot.
par Carole Zalberg
La peau des autres, Eric Paradisi,
Gallimard, 2005, 11 €
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