L’idée était doublement
séduisante : faire le procès d’un personnage
qui d’une part est fictif, et d’autre part est
reconnu comme un doux romantique, un vrai gentilhomme de fortune
par le plus grand nombre. L’auteur Grégoire Prat
choisit comme acte d’accusation le crime de sang, rappelant
au passage qu’il tue à plus de soixante reprises
(chiffre martelé tout au long de l’ouvrage).
Mais dès les premières pages, l’auteur
se fourvoie. Là où il aurait fallu démontrer
l’ambivalence ou la complexité d’un personnage,
Prat ne fait que le simplifier. Comme dans un mauvais procès,
il utilise les chiffres comme preuve en évacuant les
circonstances et le contexte (balayées en une demi-page).
Dans un chapitre, insidieusement intitulé "Ombres
suspectes et crimes probables", Prat suppose d’autres
meurtres. Nous ne sommes pas loin des procès staliniens.
Autre fait contestable, l’auteur ne cherche pas à
équilibrer un personnage peut-être un trop vite
encensé, mais à le diaboliser : un vrai travail
d’inquisiteur.
Peut-être déçu par le total de soixante-sept
morts, Prat le converti en trois cent trente-cinq litres de
sang, on a envie de demander : à quand le nombre de
globules rouges ?! Quelques rares passages intéressants
(sur le relativisme d’Hugo Pratt, la sous-traitance
du crime et la fuite dans le rêve) ne peuvent faire
oublier les terribles défauts de l’ouvrage. Raccourcis
abusifs, citations à gogo pour pallier le manque de
problématique, comparaisons ridicules (pour illustrer
la cruauté naturelle de l’enfance, Prat cite
l’exemple des enfants-soldats de Sierra Leone), font
de cet ouvrage un bel objet d’obscurantisme médiéval
ou une mauvaise farce.
par Yannick Chazareng
Murena - Jean Dufaux - Philippe
Delaby, 2006, 46 pages, 11 €
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