L’œuvre romanesque de Stewart
O’Nan prend corps à travers l’absence et
la mort. C’était le cas pour Nos plus beaux souvenirs,
récit axé autour de la figure d’un père
de famille disparu, c’est encore le cas avec Le pays
des ténèbres, texte célébrant
"l’anniversaire" d’un accident de voiture
qui s’est déroulé le jour d’Halloween.
Il étaient cinq adolescents à bord de cette
voiture. Trois sont morts, deux s’en sont miraculeusement
sortis, non sans traumatisme. Kyle est resté handicapé
moteur et Tim, sans séquelle visible, est rongé
par la culpabilité d’avoir été
épargné par un sort plus funeste.
L’Amérique de Stewart O’Nan est celle des
petites bourgades tranquilles du Connecticut, aux familles
sans histoire réglant leur existence au rythme de leurs
sorties au MacDo, au Starbucks ou au Dunkin Donuts. Evidemment,
au cœur de cette Amérique prospère et tranquille,
le décès de ces adolescents ne passe pas inaperçu.
A travers la voix de plusieurs personnages marqués
par le pire, O’Nan nous fait revivre la tragédie
de l’intérieur. Son coup de force tient dans
son talent à mettre en scène les fantômes
des trois victimes, Toe, Marco et Danielle, qui observent
ironiquement, durant ces vingt-quatre heures, ce que sont
devenus leurs potes.
Le portrait le plus touchant est sans aucun doute celui de
la mère de Kyle, dépassée par cet adolescent
dont l’âge mental est redevenu celui d’un
enfant, mais qui ne baisse jamais les bras et s’échine
à le rééduquer au fil des jours. Celui
de Brooks également, le policier ayant découvert
la voiture et les corps, dont l’existence est devenue
un enfer depuis l’accident. O’Nan parvient à
infiltrer son lecteur dans ces consciences plus ou moins propres,
au sein de ces vies bouleversées et de ces existences
détruites. Hantés par leurs morts, les personnages
d’O’Nan s’enlisent dans le bonheur d’un
passé définitivement envolé et deviennent
à leur tour fantômes de leur quotidien. Roman
du regret et de la culpabilité, Le pays des ténèbres
met en valeur les artifices d’une société
d’opulence pour mieux en dénoncer les malaises
intérieurs. Le microcospe du romancier est parfaitement
réglé.
par David Desvérité
Stewart O’Nan, Le pays des
ténèbres (The night country, traduit de l’anglais
par Nicolas Richard), éd. de l’Olivier, 2006,
329 pages, 20 €
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